« Ayiti nan Batay » : l’hymne d’un peuple qui refuse de plier
Ayiiti, Boukman Eksperyans, T-Ansyto, Paul Beaubrun et BadiKamal signent ensemble le morceau de la qualification.
Il existe des moments dans l’histoire d’un pays où la musique et le sport se rejoignent pour exprimer ce que les mots seuls peinent à raconter. La qualification de la sélection haïtienne pour la Coupe du Monde 2026, cinquante-deux ans après sa seule et unique participation en 1974, appartient à cette catégorie d’événements exceptionnels. Et c’est précisément pour lui donner une voix que la chanteuse Ayiiti a imaginé « Ayiti nan Batay », un morceau pensé comme l’hymne d’une nation en fête.
L’idée d’un rassemblement
Tout commence par une conviction simple : un événement aussi rare mérite une chanson capable de rassembler tous les Haïtiens, qu’ils vivent au pays ou au sein de la diaspora. Installée en Colombie au moment de la qualification, Ayiiti ressent immédiatement l’ampleur de l’émotion collective. Partout, les conversations s’enflamment. Certains envisagent même de rentrer en Haïti pour participer aux célébrations. Il faut alors une bande-son à la hauteur de ce moment historique.
La recherche d’une base musicale conduit naturellement l’artiste vers l’un des classiques du patrimoine haïtien : « Kè M Pa Sote », le titre emblématique offert par Boukman Eksperyans au carnaval de 1990. Son énergie populaire, son esprit festif et son pouvoir de rassemblement en font le point de départ idéal.
Mais le projet prend une dimension encore plus profonde lorsqu’Ayiiti découvre, grâce à son père, « Zi pim bo w », la chanson associée à l’épopée des Grenadiers lors de la Coupe du Monde 1974. Le lien devient évident : créer un pont entre deux générations de supporters séparées par plus d’un demi-siècle d’attente.
Quand les légendes répondent présent
Pour concrétiser cette ambition, Ayiiti s’entoure d’artistes qui incarnent chacun une partie de l’histoire musicale du pays.
Boukman Eksperyans accepte immédiatement de participer à l’aventure. Le geste est symbolique. Depuis des décennies, le groupe représente l’essence même du mizik rasin, ce courant musical profondément enraciné dans les traditions, la spiritualité et la résistance culturelle haïtiennes. Leur nom rend d’ailleurs hommage à Dutty Boukman, figure centrale du soulèvement qui allait conduire à l’indépendance d’Haïti.
À leurs côtés se joignent le producteur et maestro T-Ansyto, Paul Beaubrun ainsi que BadiKamal. Ensemble, ils réunissent plusieurs générations et plusieurs sensibilités musicales autour d’un même objectif : célébrer le retour d’Haïti sur la plus grande scène du football mondial.
Une création sans frontières
La production du morceau reflète parfaitement la réalité de la diaspora haïtienne contemporaine. Depuis la Colombie, Ayiiti travaille à distance avec le producteur Tenso pour élaborer les premières maquettes. Une fois la structure définie, le projet est transmis à Manzè, voix emblématique de Boukman Eksperyans.
Les échanges se multiplient entre différents pays. Les arrangements évoluent, les idées circulent, chaque artiste apporte sa touche personnelle. Finalement, Ayiiti rentre en Haïti afin de finaliser l’enregistrement en studio avec l’ensemble de l’équipe.
Le résultat porte les traces de cette aventure collective. L’atmosphère carnavalesque qui traverse le morceau est totalement assumée. Pour l’artiste, une Coupe du Monde se vit avec la même ferveur qu’un carnaval : une explosion populaire où les frontières sociales disparaissent au profit d’une célébration commune.
Le clip vidéo prolonge cette vision. Dans sa séquence finale, une foule vêtue des couleurs bleu et rouge reprend le refrain dans une ambiance de rara, ce genre musical de rue qui accompagne depuis toujours les grands rassemblements populaires du pays.
Plus qu’une chanson de football
Si « Ayiti nan Batay » célèbre une qualification historique, le morceau porte également un message plus large.
À travers cette œuvre, Ayiiti souhaite mettre en lumière une image d’Haïti souvent éclipsée par les crises et les difficultés. Celle d’un pays riche de son patrimoine culturel, de sa créativité et de son incroyable capacité de résilience.
L’artiste elle-même incarne cette diversité. Ayant grandi entre Haïti, la France et la Colombie, elle évolue naturellement entre plusieurs univers culturels et linguistiques. Elle chante en créole, en français, en espagnol et parfois en anglais. Pourtant, quelle que soit la langue utilisée, elle affirme que le créole demeure le centre émotionnel de son expression artistique.
Cinquante-deux ans d’attente, enfin une nouvelle bande-son
Sorti officiellement le 29 mai 2026 sur les plateformes de streaming, accompagné d’un clip vidéo, « Ayiti nan Batay » dépasse largement le cadre d’un simple hymne sportif.
Le morceau accompagne le retour d’Haïti au Mondial, mais il raconte surtout l’histoire d’un peuple qui refuse de céder au découragement. Une nation qui, malgré les épreuves, continue de chanter, de créer, de célébrer et de croire en ses rêves.
Cinquante-deux ans après « Zi pim bo w », Haïti possède enfin la bande-son de sa nouvelle aventure mondiale.
Et cette fois encore, la musique marche aux côtés de l’histoire.
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